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Le blog des archives de la Gazette

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Pages 9 à 13 : Rencontres piratesques : Kikoo


En cette veille de nouvelle année, les seules clochettes qui tintinnabulaient étaient les stalactites qui pendaient le long des filins givrés et que je m’amusais à faire tomber sur le pont. En tant que mousse et dernière engagée, j’avais l’insigne honneur de garder le navire pendant que l’équipage faisait la fête – c’est une comique, la capitaine. Oh, elle n’avait pas tort, le Père Noël pouvait attaquer sauvagement ! Même Shamaël, mon perroquet, était parti « se ressourcer » aux Caraïbes, comme il disait. Je songeais à m’inscrire à L’OM, la Ligue contre l’Oppression des Mousses… ou à recruter une autre poire. Mon tour d’inspection terminé, je regagnai la chaleur relative de la cabine du chef, car quand le chef danse, les souris caillent sec.

Kikoo : Kikoo !

Bouche Dorée : Eh, fier volatile, tu es là, toi ? Puni aussi ?

K : Oh, tu sais, moi, les fêtes, j’ai toujours peur de finir dans la marmite, avec tous ces pirates imbibés de rhum qui lisent les recettes d’Igor, il y en a bien un qui ferait l’idiot ! Tu me fais rire, petite, à sautiller pour te réchauffer, tu me rappelles Undo quand elle était jeunette et qu’elle se tapait la garde de Noël ou du Réveillon.

BD : J’ai un peu de mal à imaginer Undomiel petite ! Tu me racontes ?

Kikoo n’attendait que ça, plus pipelette que lui il n’y a guère que… ne citons personne, préservons mon fessier qui est largement assez ferme et tanné.

K : Elle était haute comme trois noix de coco à cette époque, elle n’arrivait même pas à voir au-dessus du bastingage, mais agile, tu aurais vu ça, on lui aurait souhaité des ailes quand elle naviguait sur les mâts comme une danseuse !
Son navire accosta un jour l’île où j’avais moi-même échoué quelques mois plus tôt, une forêt vierge en fait, des arbres bizarres, les branches toutes biscornues commençaient à 60 cm du sol et s’entrecroisaient dans un labyrinthe. Ils avaient envoyé la petite en exploration, qui trouva plus simple d’escalader un de ces monstres et de sauter de faîte en faîte, et bien entendu elle finit par tomber dans un trou et quasi me dégringola dessus. La tête en bas, elle braillait comme un bébé perrok affamé, mais qui pouvait l’entendre ? Je me présentais, racontais comment j’avais atterri ici, capturé puis vendu au marché et revendu plusieurs fois (il parait que j’étais un peu trop bavard), échappé sur une mouette qui m’avait largué sur cette île, moi qui voulait courir le monde. C’est là qu’elle m’interrompit, toujours la tête à l’envers et sans trop de sang dans les membres inférieurs, pour me dire : « Dis donc, Kikoo, si tu arrêtais deux minutes ton bagou, aide-moi et je t’emmène ; je suis mousse et un jour je serai piratesse et je parcourrais le monde ! ». Et ainsi fut fait !

BD : Il est rigolo, ton nom, ça veut dire Keep Cool ou Qui Coule ?

K : Ça veut dire Kikoo, mademoiselle l’impertinente ! Undo a toujours voulu m’appeler Sanguinaire, Faucheur d’Âme ou Dernier Souffle, mais c’est maman qui m’a donné mon nom et j’en suis fier ! Je ne l’ai jamais quittée, sauf dans les ports, je n’aime pas trop sortir…

BD : Pour un perroquet qui voulait voir le monde, c’est un comble ! Tu as bien une autre histoire, après ces années d’aventure, vous avez dû en voir des vertes et des pas mûres, tous les deux ? Peut-être même avez-vous trouvé des trésors à faire rougir un pirate ?

Kikoo se gondolait tellement qu’il se retrouva la tête en bas, accroché à son perchoir par les serres. Comme on dit, telle maîtresse, tel perrok !

K : Oh, écoute celle-là, elle vaut son pesant de baies ! Ça date de loin, oh oui, elle n’était pas encore bien dégourdie. Son équipage, à force d’attaquer d’autres navires, avait fini par mettre la main sur une carte, attention, pas un de ces parchemins minables que n’importe quel guignol te refourgue à la première taverne venue, non, une vraie, une certifiée, il n’y avait qu’à voir le sang qui la maculait ! Undo était troisième seconde, on sentait qu’elle avait de l’avenir, et on lui avait confié la garde de la carte. Après plusieurs jours de navigation, son bateau accosta cette île abandonnée de tous, je peux te dire que tout le monde en avait ras les plumes d’affronter les tempêtes et qu’on était bien content de mettre la main sur ce trésor et d’aller le dépenser en rhum ou ribaudes. Quand le capitaine demanda la carte à ma jeune maîtresse…

BD : Non ! Ne me dis pas que…

K : Eh si ! Elle fourragea dans ses poches, retourna sa veste, vérifia l’intérieur de ses bottes, nada ! Je t’assure que plus tête en l’air qu’Undomiel, tu ne trouveras pas ! Lorsqu’elle annonça avec un petit sourire d’excuse que vraiment, désolée, aucune idée où cette satanée carte pouvait se promener, ni le capitaine ni les matelots n’avaient le cœur à rire. Ils retournèrent au bateau, inspectèrent dix fois chaque recoin, et voilà comment la carte disparut. Ils étaient furieux, et il y avait de quoi, avoue ! Mais prenant en compte le jeune âge de la demoiselle, ils se contentèrent de nous abandonner sur l’île avec quelques bouteilles de rhum pour nous tenir compagnie.

BD : Mais c’est horrible ! Comment vous en êtes-vous sortis ?

K : D’une manière… comment dire… assez incroyable. Undomiel s’est accrochée à mes serres et vogue le perrok !
Mais non, ah, vous autres pirates débutants, vous êtes prêts à croquer n’importe quelle histoire, un peu de jugeote, mes serres sont trop petites. En fait, après s’être époumonée à hurler inutilement « Au Secours ! » pendant des heures, elle décida de s’asseoir un moment, je profitais de son silence inhabituel pour lui faire la morale. Elle me répétait lascivement qu’elle savait à peu près où on était, qu’il ne manquait plus que l’on trouve le nord pour sortir d’ici, et qu’il fallait que j’adopte la voie de la relaxation suprême. Je me demandais si elle était folle et continuais de la réprimander. Lorsque j’eus fini, la nuit était tombée. Elle leva alors la tête et sourit : « Kikoo ! Regarde les étoiles : le Nord, c’est par là ! Donc le Nord-nord-est, c’est par là-bas ! » Je grognai : « Et ça nous avance en quoi, mademoiselle la maligne ?? » « Tu le sauras demain, repose-toi t’en auras besoin… » qu’elle me dis ! Alors je m’endormis, me lovant dans son cou. Elle râle à chaque fois parce ça la chatouille, mais elle me laisse quand même.
Le lendemain, elle m’exposa son plan : elle connaissait une grande île habitée à deux petites centaines de kilomètres au NNE, et elle voulait que je vole le plus haut et le plus loin possible pour repérer des îles dans la bonne direction. J’ai dû lui avouer que j’avais le vertige… « Fallait vraiment que je tombe sur le perroquet le plus trouillard de la côte est… ne regarde pas vers le bas ! Et quand tu reviendras, fier comme un vrai compagnon de pirate, et que tu devras atterrir, tu fermeras les yeux et je te guiderais». Plus facile à dire qu’à faire ! A chaque fois je devais prendre mon courage à deux ailes, le ciel, je ne sais vraiment pas si c’est adapté aux oiseaux, mais j’ai réussi.
Pendant ce temps, Undo construisait un radeau. Lorsque j’eus repéré une île à quelques kilomètres, on a fait des provisions et on est parti dans sa direction. Je lui ai juste fait remplacer les noix de coco remplies de rhum par de l’eau de pluie. Il m’inspirait moyennement confiance, ce radeau, mais il a tenu bon !

Et c’est comme ça qu’on s’en est sorti : on naviguait d’île en île, petit à petit, parfois tombant sur une île immense où on retapait le radeau et on mangeait comme des rois, parfois sur une île déserte et minuscule où on rationnait nos maigres réserves. On a mis plusieurs mois à faire tout le chemin, parce qu’avec notre radeau on ne pouvait pas parcourir de grandes distances, trop dangereux, alors pour trouver des îles pas trop loin il fallait parfois s’éloigner de la bonne direction. Je me demande encore comment on a fait pour réussir !

Revigorée par les histoires de Kikoo, je commençai à me réchauffer et à apprécier cet instant paisible. Surgit alors Maraudeur, qui tenait en son bec une tisane et un petit mot de sa maîtresse Saramuch : « Ma chère Bouchette, pour ton réveillon, voilà une tisane spéciale Ogoun Ferraille, de quoi réveiller un mort, mais use-en avec modération ». A peine avais-je absorbé le breuvage qu’une douce plénitude de pleine lune envahit mon être ; ne ressentant même plus les effets du froid, je montai sur le pont et émerveillée assistai à l’envol de milliers de papillons monarque et d’aras multicolores au milieu des flocons qui dansaient sous le ciel étoilé. Quelle tisane ! Et j’entonnai une ode à la gloire d’Undomiel, la meilleure des capitaines, la rédactrice la plus ponctuelle depuis l’aube de la Gazette, la pirate la plus sage de tous les temps et la protectrice des oisillons tombés du nid, que le Hollandais Volant jamais ne nous la ravisse !

BoucheDoree

 

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