Histoire de Davis
Attablée devant un vieux rhum aux reflets mordorés, j’attendais dans cette taverne presque déserte le jeune pirate qui allait m’acheter à prix d’or l’objet que je faisais sauter dans ma main gauche, la face II du dé d’ivoire de Davis Cœur-de-Pierre – une contrefaçon, sans doute, mais qu’importe, si la crédulité obscurcit la raison. Vous qui fréquentez ces salles mal éclairées, à l’heure où baissent les conversations et se révèlent de noirs secrets, vous avez sans doute entendu parler de cet homme qui conquit un jour un trésor fabuleux qu’il enfouit dans une île connue de lui seul ; aucun de ses compagnons ne revint au port. On dit aussi qu’à sa mort il laissa à chacun de ses fils (tous de mères différentes, comme il se doit pour un tel homme) un indice qui le mènerait à l’or, la face d’un dé d’ivoire : celui qui réunirait les six faces trouverait le trésor des galions espagnols.
Mais l’histoire de Davis, celle que je veux vous conter ce soir, en attendant Sullinde, est celle d’un pirate qui chercha la rédemption, et je ne sais s’il la trouva.
*********
Il s’appelait Davis Stoneheart, Davis Cœur-de-Pierre. Je vous laisse imaginer de quelle glorieuse façon il gagna son surnom… Il était Anglais par sa naissance hasardeuse, bien qu’il ait renié l’idée de patrie, né de la rencontre éphémère d’un marin à la bourse bien remplie et d’une fille d’auberge de Portsmouth qui rêvait d’ailleurs ou de pièces sonnantes : le marin ne passa pas la nuit, emporté par cette sorte de fièvre du jeu qui existe sous toutes les latitudes et qui parfois se conclut de sanglante manière ; quant à la fille, sa joie disparut quand elle fut grosse, et l’enfant grandit dans la rue, sans affection excessive, et de ruelles animées en traverses mal fréquentées il échoua dans le port, écoutant les histoires des marins jusqu’à pouvoir s’embarquer.
Oui, Davis avait une belle âme de pirate : trucidant sans excès ; buvant plus que de raison les soirs où elle s’égarait ; perdant sans ciller son or sur une table de jeu car un de ses hommes guettait l’infortuné gagnant au seuil de la taverne ; pillant sans vergogne les bateaux qu’il arraisonnait ; ne supportant guère la contradiction et tranchant dans le vif de son interlocuteur s’il se montrait trop insistant – et s’il parlait parfois de Dieu, ce n’était certes pas dans ses prières. Toutes qualités qui faisaient de lui un marin à la main sûre et un capitaine compréhensif.
Mais ce jour-là, Davis était furieux. Il avait abordé un galion espagnol qu’on lui avait promis chargé d’or à n’en plus flotter que par miracle ; en fait d’or, il n’avait trouvé que des bibelots destinés à de belles Madrilènes exilées. Le navire ne transportait que les femmes et les enfants des soldats installés en une lointaine colonie ; pour cette inutile conquête il avait perdu trois hommes de L’Absolution. Le capitaine et les derniers marins survivants ne passèrent pas l’heure. Quant aux passagers… les femmes implorèrent miséricorde, mais l’on sait que Dieu est sourd aux prières de ses enfants. Il serait néanmoins absurde de nier le bien-fondé de la religion, car le Diable, lui, répond toujours et pour l’instant dansait une sarabande effrénée dans le crâne du capitaine désappointé.
On rejeta les corps à la mer qui se teinta aussitôt de sang. L’Absolution, toutes voiles dehors, s’éloigna du lieu du massacre tandis qu’on jetait de grands seaux de mer sur le pont souillé.
- Holà ! cria la vigie.
Quelques pirates quittèrent leurs tâches, alertés par le cri de leur compagnon. L’homme regardait vers l’arrière. Clignant des yeux face au soleil couchant, ils contemplèrent la mer, pétrifiés et incrédules, comme face à une apparition.
- Appelez le capitaine ! ordonna le second.
Davis rejoignit à son tour le château arrière, encore sous le coup de sa déconvenue. Ses hommes ne pipaient mot, attendant son jugement. Lui n’avait connu que la violence et les mensonges et il ne croyait qu’en l’or qu’il dérobait avant d’envoyer un navire par le fond. Il ne croyait pas en Dieu… peut-être au Diable… et ses hommes croyaient en lui.
- Vous la voyez, Cap’tain ? hasarda le mousse.
- Je la vois.
Comme eux, il contemplait l’incroyable tache rouge bordée d’écume qui suivait leur sillage, la même qui avait entouré, l’espace de quelques instants, le navire espagnol lorsqu’ils avaient jeté les corps par-dessus bord, suscitant la frénésie des requins.
Davis contempla les visages pétrifiés et éclata de rire. Il les accabla d’injures : ah, vraiment, ils étaient de fiers gaillards, eux qui tremblaient devant une tache comme des enfants devant une goutte de sang ! Voulaient-ils des sels ? Portaient-ils cotillons et dentelles ? Qu’avaient-ils donc au ventre ? Ils se tenaient comme des curaillons devant les statues de leurs saints ! Davis conclut sa harangue en distribuant force coups et regagna sa cabine, trouver consolation dans une flasque de vieux rhum, le seul butin de la maudite carcasse qui reposait désormais au fond des mers ; les Espagnols, vraiment, tous menteurs et sans le sou !
Mais Davis s’était trompé en croyant lire de la peur dans les yeux de ses matelots : la peur a un objet précis, elle s’incarne en quelque chose contre lequel on peut lutter, elle se noie dans une bouteille suffisamment remplie ou sous les jupons d’une fille. Et quelle faute craindraient-ils, eux qui les avaient presque toutes commises ? En vérité, si l’âme d’un pirate ne ressent plus guère les troubles de ce monde, leur cœur fut saisi par le silence, l’éblouissant silence qui suit la curée, le terrible silence qui guette le soldat lorsque les mousquets se taisent, le silence qui ne le quittera plus… et l’impatience, elle, les quitta, le désir impétueux de courir les mers, l’envie du port et qui sait même, pour certains d’entre eux, l’amour qu’ils auraient pu rencontrer…
La tache les obsédait. La vigie ne la quittait plus des yeux, les hommes abandonnaient leurs occupations sans savoir pourquoi. Ils n’échangeaient plus de plaisanteries grivoises ou de paroles grossières sur le pont, ils ne spéculaient plus sur la cargaison du prochain galion qu’ils aborderaient. Le capitaine avait mis en perce le dernier tonneau, et l’équipage avait bu, mais quand les gobelets se fracassèrent par terre, aucun n’était ivre. Leurs regards, toujours, exprimaient cette obscure crainte, teintée ce soir-là d’une mélancolie inconnue. L’homme de quart lança son verre à moitié plein dans la mer et s’écrasa sur le pont.
Irrité, Davis appela l’érudit de l’équipage, le sommant de trouver une explication – autre que divine ou surnaturelle – sinon il le payerait de sa tête. Le garçon, qui avait de vagues notions scientifiques, parla de l’attraction du sillage de L’Absolution sur le sang des passagers ; l’eau de mer et le sang constituaient des corps étrangers qui ne pouvaient se mélanger, le second restant à la surface et suivant le courant créé par le navire. Il jura qu’en traversant la zone de courants chauds la tache serait aspirée par un courant plus violent. La zone se trouvait à deux jours de navigation.
Durant ces deux jours, l’équipage fut comme ployé dans l’attente d’un châtiment qu’il ne pouvait éviter. Accoudés au bastingage, le regard absent, les marins répondaient invariablement à leur capitaine excédé :
- J’attends, Capitaine.
Ce qu’ils attendaient, ils l’ignoraient. La nouveau guetteur sauta aussi et malgré les menaces personne ne consentit à remonter là-haut. Davis exécuta deux hommes, pour l’exemple ou pour apaiser son esprit désoeuvré et vaguement anxieux. A l’approche de la zone chaude, la tache louvoya. Celui qui avait exposé cette théorie annonça que le lendemain elle aurait disparu.
Le lendemain, Davis jeta par-dessus bord le prétendu savant, qui fut englouti par celle qui n’avait cédé ni aux marées, ni aux courants, ni aux étoiles, ni à une quelconque fable.
C’était au soir, quand le soleil s’étalait sur la mer, avançant vers le navire comme une immense ombre sanglante, qu’un obscur désespoir étreignait les pirates. Chaque manœuvre devenait périlleuse, il n’était plus question d’attaquer un galion ou simplement de se défendre et le capitaine perdait patience devant l’ombre de ses hommes : il avait envie de les passer au fil de l’épée, de les envoyer rejoindre cette maudite tache ou de les aveugler, comme Ulysse, dit-on, boucha les oreilles de ses compagnons pour qu’ils ne succombent pas au chant des Sirènes. Chaque jour, des chutes se produisaient sur le château arrière, mais ces suicides répétés ne les arrachaient pas non plus à leur torpeur.
Le second essaya même de nourrir un albatros qui s’était échoué dans les voiles, en déclamant d’incompréhensibles âneries.
- Dis-moi, vaste oiseau de mers qui suit, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers, dis-moi, la mer, la vaste mer, console-t-elle nos labeurs ?
Davis ne supportant pas plus les poètes maudits que les faux savants, il trancha d’un même élan le cou de l’oiseau et celui de son premier compagnon de bordée – au moins, lui ne se serait pas suicidé.
Qu’apercevaient-ils donc dans ce reflet ? Le sang qu’ils n’avaient cessé de répandre au long de leurs vies hasardeuses ? Plus rien ne vivait en eux que cette crainte insondable qui les menait vers la folie, car ils se tenaient face à leurs péchés sans avoir assez de cœur pour s’en repentir… et peu à peu ils se noyaient dans un tourbillon auquel seul Davis échappait, Davis, leur capitaine, dont le cœur était de pierre.
L’escale fut fatale à ce qui restait encore de L’Absolution – s’il n’avait tenu qu’au capitaine, il aurait continué à naviguer jusqu’à ce qu’une tempête ou en ennemi lui fît un sort. Les hommes qui n’avaient pas succombé s’empressèrent de déserter, sans souci des imprécations qu’il leur lançait. L’histoire du vaisseau maudit se répandit comme une traînée de poudre, on venait de loin pour contempler le prodige, mais les badauds, saisis à leur tour d’un étrange malaise, ne retrouvaient leur assurance que dans une taverne et il fallait plus d’un verre pour dissiper leur trouble.
Un jour, Davis mena son navire en mer et montant à bord de la barque d’un confrère, il fit pointer les canons sur sa plus belle conquête, non sans tristesse, car il y était plus attaché qu’à ses compagnons d’infortune. La Sainte Barbe offrit un spectacle magnifique, la fumée se dissipa et on vit L’Absolution, brisée en son milieu, les mâts fracassés, disparaître dans le gouffre… et, merveille, on vit la tache aspirée par le gouffre disparaître à son tour. La mer retrouva son calme.
Le sacrifice de L’Absolution n’avait pas été vain. Il était redevenu le capitaine Davis Cœur-de-Pierre et il les emmènerait tous en enfer, pirates, mécréants, filles de joie, taverniers et bien d’autres encore !
- Capitaine ! cria un homme à l’arrière du bâtiment.
Davis se rua vers le marin qu’il bouscula.
- Je la vois ! hurla-t-il.
Derrière le navire qui portait Davis, la tache s’étendait peu à peu, jusqu’à reprendre son ampleur originelle. Alors seulement il sentit la crainte qui s’élevait en lui et comprit qu’elle ne le quitterait plus jusqu’à la fin de sa vie – et peut-être même au-delà. Il donna l’ordre de regagner la terre ferme. Personne ne répondit. L’équipage s’était enfui à bord des canots.
Davis savait qu’il ne pourrait vivre à terre, sachant que la tache l’attendrait, que nul endroit ne serait assez reculé pour l’oublier. Il acheta un petit voilier et seul s’en alla. Il doubla le Cap Horn, affronta des tempêtes meurtrières qui engloutirent d’autres vaisseaux, traversa des ouragans déchaînés qui rendaient les navires incontrôlables, mais jamais il ne sombra ni ne perdit sa malédiction. Elle s’éparpillait en des milliers d’écumes sanglantes qui s’en venaient gifler le bateau et se reformait dès la tempête passée. Il abandonna la barre, laissant les vents et les courants le guider vers son destin.
Il finit par échouer, après des jours de folle navigation, sur une île aux falaises escarpées. Le voilier glissa dans une anse et monta sur un banc de sable. Il gagna à la nage le rivage et partit à la découverte.
Sur les hauteurs vivait un moine d’âge et de bedaines respectables. Ayant lui aussi échoué sur cette île improbable, il avait réussi à convertir quelques indigènes, assurant leur salut spirituel, et ceux-ci s’occupaient de son bien-être matériel. C’était la première fois que Davis se tenait si proche d’un prêcheur, race qu’il méprisait et sans doute passait par le fil de l’épée à la moindre rencontre inopportune ; l’intérêt de leur méditation lui échappait complètement. Mais comme la crainte avait fait naître en lui l’idée d’une présence divine, il laissa le moine s’occuper de lui et lui raconta son histoire. De toute sa vie de confesseur (d’indigènes, mais aussi de marins, de terriens, de maîtresses femmes et d’hommes peu scrupuleux), celui-ci n’avait jamais entendu une telle liste de crimes – les hommes tels que Davis ne se confessaient pas, ils se vantaient de leurs fautes.
Le vieil homme n’était pas mauvais bougre : moine impénitent, certes, dévoué au Ciel, mais ne jugeant pas outre mesure les péchés qu’on pouvait lui exposer. Il expliqua à Davis que ses errements, vols et crimes divers avaient attiré sur lui le châtiment divin, symbolisé par cette tache qui ne le quitterait pas tant qu’il n’aurait exprimé de repentir sincère ; et il lui expliqua aussi ce qu’était la sincérité et le repentir. Et Davis, qui n’avait jamais su que cracher sur la religion, l’écoutait avec intérêt, entrevoyant une chance de salut : il avait accepté depuis longtemps la possibilité d’un Enfer, il était maintenant heureux d’espérer l’existence d’un Ciel.
Cœur-de-Pierre resta vingt ans sur l’île – une espérance de vie inédite pour un esprit aussi aventureux. Il s’était converti par pur intérêt et fit pénitence presque machinalement, pria pour ses anciens compagnons et pour ceux qu’il avait massacrés de diverses manières au cours de ses expéditions, chargeant le vieux Père de distribuer aux indigents l’or acquis par le fer et le sang.
Existe-il des miracles ? Ce qui suivit n’en fut pas un, mais bien le dur chemin d’un homme qui se repentit sincèrement. La mort du vieux moine et la solitude qu’il n’avait jamais connue lui apprirent que la religion représentait bien plus que le salut de son âme – en vérité il était seul au milieu de ses semblables depuis toujours car la fréquentation des tavernes, les rencontres éphémères, les beuveries entre compagnons ne peuplent pas le cœur d’un homme.
Les indigènes l’appelaient le Saint homme, comme son prédécesseur.
Chaque matin il se recueillait devant le vaisseau abandonné qui pourrissait lentement au soleil, sous les assauts réguliers de la marée, et demandait pardon au Ciel pour ses fautes, sachant néanmoins qu’il ne méritait point de salut.
Un matin, un magnifique matin de printemps rougeoyant, le soleil se dissipa sur la mer, sans laisser derrière lui la marque écarlate. Il lui fallut plusieurs jours pour se convaincre qu’elle s’était bel et bien évanouie. Et cela, certes, ressemblait à un miracle. Mais si grande était sa piété qu’il ne se tînt pas pour absous pour autant. Il continua chaque matin à assister au lever du soleil, et chaque soir à son coucher, en remerciant le Seigneur pour sa miséricorde, et une sourde angoisse l’étreignait à ces moments-là.
L’heure approchait où il lui faudrait quitter cette terre ; il ne craignait pas ce jour, car le Créateur est juste et bon. Il ne sortait plus guère de sa grotte et avait du renoncer à son pèlerinage quotidien sur le rivage ; il se contentait d’aller au bord de la falaise contempler, deux fois par jour, la proue de son ancien voilier, seul vestige de sa vie de pirate.
Un soir, perdu dans ses pensées, il somnola et reprit conscience en sursaut. Les indigènes le virent se redresser de toute sa taille. L’espace de quelques secondes, il retrouva son orgueil de mécréant ; il renia le Ciel une dernière fois et hurla à la face du Diable :
- Je la vois !
Effrayés, ses compagnons se signèrent. Le Saint Homme s’avança au bord de la falaise et sauta.
Quelques instants après sa chute, le soleil couchant disparut derrière l’horizon ; et la brume sanglante qui s’était concentrée autour de l’épave, par la volonté du Tout-Puissant, se dissipa à son tour, laissant la mer vierge de toute meurtrissure.
*********
Ainsi finit l’histoire de Davis, qui sacrifia sa belle âme de pirate, pour découvrir que le pardon des autres n’avait aucune valeur.
J’ai donné la vie et c’est un mort qui s’en vient
Hurler que la mémoire est un rôdeur malsain
Qui craint d’achever le souvenir qu’il recueille
Sur ma lame fidèle le sang des mourants
N’aura jamais la splendeur du soleil couchant
L’ocre qui s’y plaît de mon amour est le deuil
Où brûlent-elles, les aurores d’autrefois
Veillent-elles ces temps où l’on perdit la foi ?
Les temps insouciants, les jardins où l’on s’endort
Les jardins perdus qui ignorent cette peur :
Le pardon des autres n’a aucune saveur
Je hais les matins et ceux qui les aiment encore
Redemption