En ce jour de St Valentin, où le port ressemble à la salle dattente dune dame marieuse et où les bureaux de la Gazette sont envahis par les lettres, chocolats et autres présents des admiratrices dAngedesmers (qui devraient quand même se douter quon a plus la place avec sa collection dangelots), je décidais de trouver le calme à la Taverne du Cheval Blanc. Pourquoi me direz-vous ? Ny a-t-il place plus accueillante quune taverne authentique pour des roucoulades mielleuses et dégoulinantes ? Et bien, parce que cest jour de relax pour Tom ! Probablement que la douleur davoir perdu sa femme le rend irritable face à tous ces bons sentiments et quil préfère fermer la taverne plutôt quasséner un coup à celui qui aura dit le petit mot en trop
Jentrais par la porte de derrière convaincue de trouver un Tom, buvant un bon rhum dans son alcôve préférée et découvrais avec stupeur celle dun homme interloqué faisant les cent pas, tout en tenant un bout de parchemin, sarrêtant de temps à autres pour tenter den décrypter le contenu ! Il sursauta comme un enfant pris la main dans le bocal à confiserie et devint rouge comme un coquelicot quand je lui demandais si cétait des nouvelles de Myra.
« Gallinette ! Mais quest ce que tu
Myra ? Je
Un sombre guépard, tu crois ça ? Il est quelle heure ? Cest quoi un coryphée ? Cest pas une insulte au moins ? »
Dire que je ne comprenais pas tout, est un doux euphémisme. Il me fallut deux scotchs et une bonne demi-heure pour calmer Tom et enfin comprendre de quoi il en retournait. Ainsi quune assez grande maîtrise de moi-même pour ne pas rigoler devant ce géant taciturne tout bouleversé davoir reçu une lettre damour
Et oui, Tom avait une admiratrice, dont par pudeur, je ne citerais pas le nom (quoique quiconque connaît assez bien la petite faune de notre archipel se doutera quil ny en a quune pour employer des mots aussi savants que coryphée
) ! Après que je lui ai relu intégralement la déclaration, la jeune demoiselle ayant oublié que Tom nest pas un féru de lecture, il sembla enfin reprendre le contrôle de lui-même.
« Cest pas bon ça Much ! Cest pas bon ! Elle est trop jeune pour moi ! Je veux dire tu mvois ? Et puis je nai pas connu de femme depuis la mort dEllie. Quelques ribaudes quand le besoin était pressant mais pas de dame, et faut être une dame pour savoir dire des choses si jolies. Tu imagines une dame avec le rustre que je suis ? Je dis pas quelle me plait pas et que jy avais pas songé. Lest mignonne, même belle et puis elle a du répondant et ça cest important, mais quest ce quelle peut bien me trouver ! Tu crois que je pourrais lui plaire ? Je dois lui répondre ? Des fleurs cest pas trop vieux jeu ? Nan ça serait pas sérieux
»
Je ne sais pas ce qui me choquait le plus : découvrir que Tom était timide, lentendre pour la première fois depuis deux ans que je le connaissais prononcer le nom de sa défunte, quil me demande des conseils en norme sentimentale ou quil ait pu regarder une jeune femme depuis quelques temps et quil ne men ait rien dit ! Pour les fleurs, je lui conseillais de sadresser à Bouchette qui a lâme romantique et qui pourrait laider à choisir
« Jai pas dis que
Cest une pirate quand même et ça faut le prendre en compte dans la balance. Jveux pas finir comme ma mère à attendre quelquun qui est toujours sur les flots
» Répondit-il à ma suggestion.
En matière de norme amoureuse Tom a lui aussi ses préjugés ! Normal pour un homme dont le père était marin. Le couple ne peut survivre à la distance et lamour, ça se vit à terre étant donné que lui-même ne quittera jamais sa taverne. Je prenais des gants en lui disant quune gentille amourette ne lui ferait pas de mal et quil valait mieux une compagne aimante, même à temps partiel, plutôt quune solitude pesante ! Et que de nombreux pirates vivaient de belles histoires damour !
« Qui finissent le plus souvent de façon tragique ! La solitude vaut peut être mieux quun cur brisé à mon âge ! Je dis pas que ça marche jamais. Y a quà voir Henri et Gyslaine ! »
Deuxième choc de la soirée ! Les deux petits vieux qui tiennent le stand damulettes au port ? Pour le côté couple, je veux bien, mais eux des pirates ? Tom eut un grand sourire.
« Trop jeune, comme souvent ! Et Gys-la-Rousse, tu remets ? Et oui, ça ten a forcément entendu parler ! Elle a régné sur les mers pendant près de 30 ans ! Une sacrée bonne femme ! Un caractère trempé, une fine lame et une beauté sauvage ! Quand on ne fuyait pas devant son drapeau, on lui faisait la cour ! Y en a plus dun qui y a laissé son cur ! Dans les deux cas ! Cest ici quils se sont connus quand jétais marmot ! Cette femme, elle a peut être vieilli, mais regarde la bien et tu verras que ces yeux ont toujours la même flamme !
Et cest Henri quelle a choisi ! Pas un musclé, pas un vaillant marin mais un ptit gars tranquille qui vendait des amulettes ! Laurait même pas su tenir une lame et il avait le mal de mer rien quà lidée de poser son pied sur un bateau ! Franchement tout le monde est tombé de son siège le jour où ils sont entrés ensemble ici ! Un silence je te dis pas ! Yaurait pu y avoir des envieux mais quand on les regardait ces deux là, on admirait !
Et quand y a eu cette tempête, on a tous eu le cur serré en le voyant chaque jour attendre au port le retour de sa belle ! Quand lAlbatros est apparu au loin disloqué avec son mât manquant et les grands trous dans sa coque, tout le monde a regardé le Henri et lui il souriait, comme convaincu que son amour était trop fort pour que la mer reprenne Gys ! Il souriait quand les premiers hommes sont descendus avec leurs bandages du navire ! Nous, on souriait pas, je peux te le dire ! Il souriait encore quand le second est arrivé devant lui, alors quon avait compris ! Il a eu lair de pas comprendre quand lautre lui a remis la lame de Gys-la-Rousse et quil lui a dit quelle était passée par-dessus bord en tentant de sauver un de ces hommes ! On sest tous avancé près à le soutenir, mais il a dit « Elle nest pas morte ! Notre amour est plus fort que tout ! Elle ma dit quelle reviendrait ! Elle tiendra parole ! Elle va revenir ! »
« Et il sest remis à sourire, le regard fixé sur lhorizon. Alors on sest dit que le pauvre avait perdu la tête et on a eu le cur encore plus serré quand on la vu de nouveau attendre chaque jour au port. Les jours puis les semaines ont passé ! Et le Henri était toujours là, face à la mer, devenant peu à peu lattraction locale ! Le pauvre bougre dont les vilains et les gamins se moquaient ! Jen ai remis plus dun à leur place, tu peux me croire !
Et puis un navire marchand est venu accoster au port et là, yen a plus dun qui sest décroché la mâchoire quand on a vu Gys courir et se jeter dans les bras dHenri ! Ils se sont mis à pleurer, se sont enlacés et ont beaucoup ri ! Après quelle eut été jetée dans les flots, Gyslaine avait lutté pendant 6 jours dans la mer déchaînée et avec la dérive, sétait échouée sur une petite île, seule et désarmée ! Le destin avait fait que ce navire marchand avait dû faire escale dans ce coin paumé pour réparer une avarie ! Ils lont prise à bord et le capitaine ma raconté comment cette sacrée femme avait trimer afin de payer son voyage jusquici, en racontant à qui voulait lentendre que son homme lattendait !
Le plus épatant, cest quon aurait pu croire quaprès ça, Henri aurait gardé sa belle chez lui ! Mais il la laissé repartir en mer pendant des années, jusquà ce quelle décide de sarrêter ! Il me disait souvent quil préférait savoir sa femme heureuse sur les mers et que de toute façon, elle reviendrait toujours. Ce fut le cas ! »
Je souriais devant cette belle histoire et levait mon verre aux deux petits vieux ! Jallais me remettre en route quand Tom marrêta.
« Galinette, tu voudrais pas rester ici ce soir. Me rappeler de ça, ma fait réfléchir. Jaurais besoin que tu ouvres demain, histoire que je puisse trouver des fleurs
»
Saramuch