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Pages 10 à 12 : Histoire de Davis


Le sacrifice de L’Absolution n’avait pas été vain. Il était redevenu le capitaine Davis Cœur-de-Pierre et il les emmènerait tous en enfer, pirates, mécréants, filles de joie, taverniers et bien d’autres encore !
- Capitaine ! cria un homme à l’arrière du bâtiment.
Davis se rua vers le marin qu’il bouscula.
- Je la vois ! hurla-t-il.
Derrière le navire qui portait Davis, la tache s’étendait peu à peu, jusqu’à reprendre son ampleur originelle. Alors seulement il sentit la crainte qui s’élevait en lui et comprit qu’elle ne le quitterait plus jusqu’à la fin de sa vie – et peut-être même au-delà. Il donna l’ordre de regagner la terre ferme. Personne ne répondit. L’équipage s’était enfui à bord des canots.

Davis savait qu’il ne pourrait vivre à terre, sachant que la tache l’attendrait, que nul endroit ne serait assez reculé pour l’oublier. Il acheta un petit voilier et seul s’en alla. Il doubla le Cap Horn, affronta des tempêtes meurtrières qui engloutirent d’autres vaisseaux, traversa des ouragans déchaînés qui rendaient les navires incontrôlables, mais jamais il ne sombra ni ne perdit sa malédiction. Elle s’éparpillait en des milliers d’écumes sanglantes qui s’en venaient gifler le bateau et se reformait dès la tempête passée. Il abandonna la barre, laissant les vents et les courants le guider vers son destin.

Il finit par échouer, après des jours de folle navigation, sur une île aux falaises escarpées. Le voilier glissa dans une anse et monta sur un banc de sable. Il gagna à la nage le rivage et partit à la découverte.

Sur les hauteurs vivait un moine d’âge et de bedaines respectables. Ayant lui aussi échoué sur cette île improbable, il avait réussi à convertir quelques indigènes, assurant leur salut spirituel, et ceux-ci s’occupaient de son bien-être matériel.

C’était la première fois que Davis se tenait si proche d’un prêcheur, race qu’il méprisait et sans doute passait par le fil de l’épée à la moindre rencontre inopportune ; l’intérêt de leur méditation lui échappait complètement. Mais comme la crainte avait fait naître en lui l’idée d’une présence divine, il laissa le moine s’occuper de lui et lui raconta son histoire. De toute sa vie de confesseur (d’indigènes, mais aussi de marins, de terriens, de maîtresses femmes et d’hommes peu scrupuleux), celui-ci n’avait jamais entendu une telle liste de crimes – les hommes tels que Davis ne se confessaient pas, ils se vantaient de leurs fautes.

Le vieil homme n’était pas mauvais bougre : moine impénitent, certes, dévoué au Ciel, mais ne jugeant pas outre mesure les péchés qu’on pouvait lui exposer. Il expliqua à Davis que ses errements, vols et crimes divers avaient attiré sur lui le châtiment divin, symbolisé par cette tache qui ne le quitterait pas tant qu’il n’aurait exprimé de repentir sincère ; et il lui expliqua aussi ce qu’était la sincérité et le repentir. Et Davis, qui n’avait jamais su que cracher sur la religion, l’écoutait avec intérêt, entrevoyant une chance de salut : il avait accepté depuis longtemps la possibilité d’un Enfer, il était maintenant heureux d’espérer l’existence d’un Ciel.

Cœur-de-Pierre resta vingt ans sur l’île – une espérance de vie inédite pour un esprit aussi aventureux. Il s’était converti par pur intérêt et fit pénitence presque machinalement, pria pour ses anciens compagnons et pour ceux qu’il avait massacrés de diverses manières au cours de ses expéditions, chargeant le vieux Père de distribuer aux indigents l’or acquis par le fer et le sang.

Existe-il des miracles ? Ce qui suivit n’en fut pas un, mais bien le dur chemin d’un homme qui se repentit sincèrement. La mort du vieux moine et la solitude qu’il n’avait jamais connue lui apprirent que la religion représentait bien plus que le salut de son âme – en vérité il était seul au milieu de ses semblables depuis toujours car la fréquentation des tavernes, les rencontres éphémères, les beuveries entre compagnons ne peuplent pas le cœur d’un homme.
Les indigènes l’appelaient le Saint homme, comme son prédécesseur.
Chaque matin il se recueillait devant le vaisseau abandonné qui pourrissait lentement au soleil, sous les assauts réguliers de la marée, et demandait pardon au Ciel pour ses fautes, sachant néanmoins qu’il ne méritait point de salut.

Un matin, un magnifique matin de printemps rougeoyant, le soleil se dissipa sur la mer, sans laisser derrière lui la marque écarlate. Il lui fallut plusieurs jours pour se convaincre qu’elle s’était bel et bien évanouie. Et cela, certes, ressemblait à un miracle. Mais si grande était sa piété qu’il ne se tînt pas pour absous pour autant. Il continua chaque matin à assister au lever du soleil, et chaque soir à son coucher, en remerciant le Seigneur pour sa miséricorde, et une sourde angoisse l’étreignait à ces moments-là.
L’heure approchait où il lui faudrait quitter cette terre ; il ne craignait pas ce jour, car le Créateur est juste et bon. Il ne sortait plus guère de sa grotte et avait du renoncer à son pèlerinage quotidien sur le rivage ; il se contentait d’aller au bord de la falaise contempler, deux fois par jour, la proue de son ancien voilier, seul vestige de sa vie de pirate.
Un soir, perdu dans ses pensées, il somnola et reprit conscience en sursaut. Les indigènes le virent se redresser de toute sa taille. L’espace de quelques secondes, il retrouva son orgueil de mécréant ; il renia le Ciel une dernière fois et hurla à la face du Diable :
- Je la vois !
Effrayés, ses compagnons se signèrent. Le Saint Homme s’avança au bord de la falaise et sauta. Quelques instants après sa chute, le soleil couchant disparut derrière l’horizon ; et la brume sanglante qui s’était concentrée autour de l’épave, par la volonté du Tout-Puissant, se dissipa à son tour, laissant la mer vierge de toute meurtrissure.

Rédemption


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