Le sacrifice de LAbsolution navait pas été vain. Il était redevenu le capitaine Davis Cur-de-Pierre et il les emmènerait tous en enfer, pirates, mécréants, filles de joie, taverniers et bien dautres encore !
- Capitaine ! cria un homme à larrière du bâtiment.
Davis se rua vers le marin quil bouscula.
- Je la vois ! hurla-t-il.
Derrière le navire qui portait Davis, la tache sétendait peu à peu, jusquà reprendre son ampleur originelle. Alors seulement il sentit la crainte qui sélevait en lui et comprit quelle ne le quitterait plus jusquà la fin de sa vie et peut-être même au-delà. Il donna lordre de regagner la terre ferme. Personne ne répondit. Léquipage sétait enfui à bord des canots.
Davis savait quil ne pourrait vivre à terre, sachant que la tache lattendrait, que nul endroit ne serait assez reculé pour loublier. Il acheta un petit voilier et seul sen alla. Il doubla le Cap Horn, affronta des tempêtes meurtrières qui engloutirent dautres vaisseaux, traversa des ouragans déchaînés qui rendaient les navires incontrôlables, mais jamais il ne sombra ni ne perdit sa malédiction. Elle séparpillait en des milliers décumes sanglantes qui sen venaient gifler le bateau et se reformait dès la tempête passée. Il abandonna la barre, laissant les vents et les courants le guider vers son destin.
Il finit par échouer, après des jours de folle navigation, sur une île aux falaises escarpées. Le voilier glissa dans une anse et monta sur un banc de sable. Il gagna à la nage le rivage et partit à la découverte.
Sur les hauteurs vivait un moine dâge et de bedaines respectables. Ayant lui aussi échoué sur cette île improbable, il avait réussi à convertir quelques indigènes, assurant leur salut spirituel, et ceux-ci soccupaient de son bien-être matériel.
Cétait la première fois que Davis se tenait si proche dun prêcheur, race quil méprisait et sans doute passait par le fil de lépée à la moindre rencontre inopportune ; lintérêt de leur méditation lui échappait complètement. Mais comme la crainte avait fait naître en lui lidée dune présence divine, il laissa le moine soccuper de lui et lui raconta son histoire. De toute sa vie de confesseur (dindigènes, mais aussi de marins, de terriens, de maîtresses femmes et dhommes peu scrupuleux), celui-ci navait jamais entendu une telle liste de crimes les hommes tels que Davis ne se confessaient pas, ils se vantaient de leurs fautes.
Le vieil homme nétait pas mauvais bougre : moine impénitent, certes, dévoué au Ciel, mais ne jugeant pas outre mesure les péchés quon pouvait lui exposer. Il expliqua à Davis que ses errements, vols et crimes divers avaient attiré sur lui le châtiment divin, symbolisé par cette tache qui ne le quitterait pas tant quil naurait exprimé de repentir sincère ; et il lui expliqua aussi ce quétait la sincérité et le repentir. Et Davis, qui navait jamais su que cracher sur la religion, lécoutait avec intérêt, entrevoyant une chance de salut : il avait accepté depuis longtemps la possibilité dun Enfer, il était maintenant heureux despérer lexistence dun Ciel.
Cur-de-Pierre resta vingt ans sur lîle une espérance de vie inédite pour un esprit aussi aventureux. Il sétait converti par pur intérêt et fit pénitence presque machinalement, pria pour ses anciens compagnons et pour ceux quil avait massacrés de diverses manières au cours de ses expéditions, chargeant le vieux Père de distribuer aux indigents lor acquis par le fer et le sang.
Existe-il des miracles ? Ce qui suivit nen fut pas un, mais bien le dur chemin dun homme qui se repentit sincèrement. La mort du vieux moine et la solitude quil navait jamais connue lui apprirent que la religion représentait bien plus que le salut de son âme en vérité il était seul au milieu de ses semblables depuis toujours car la fréquentation des tavernes, les rencontres éphémères, les beuveries entre compagnons ne peuplent pas le cur dun homme.
Les indigènes lappelaient le Saint homme, comme son prédécesseur.
Chaque matin il se recueillait devant le vaisseau abandonné qui pourrissait lentement au soleil, sous les assauts réguliers de la marée, et demandait pardon au Ciel pour ses fautes, sachant néanmoins quil ne méritait point de salut.
Un matin, un magnifique matin de printemps rougeoyant, le soleil se dissipa sur la mer, sans laisser derrière lui la marque écarlate. Il lui fallut plusieurs jours pour se convaincre quelle sétait bel et bien évanouie. Et cela, certes, ressemblait à un miracle. Mais si grande était sa piété quil ne se tînt pas pour absous pour autant. Il continua chaque matin à assister au lever du soleil, et chaque soir à son coucher, en remerciant le Seigneur pour sa miséricorde, et une sourde angoisse létreignait à ces moments-là.
Lheure approchait où il lui faudrait quitter cette terre ; il ne craignait pas ce jour, car le Créateur est juste et bon. Il ne sortait plus guère de sa grotte et avait du renoncer à son pèlerinage quotidien sur le rivage ; il se contentait daller au bord de la falaise contempler, deux fois par jour, la proue de son ancien voilier, seul vestige de sa vie de pirate.
Un soir, perdu dans ses pensées, il somnola et reprit conscience en sursaut. Les indigènes le virent se redresser de toute sa taille. Lespace de quelques secondes, il retrouva son orgueil de mécréant ; il renia le Ciel une dernière fois et hurla à la face du Diable :
- Je la vois !
Effrayés, ses compagnons se signèrent. Le Saint Homme savança au bord de la falaise et sauta. Quelques instants après sa chute, le soleil couchant disparut derrière lhorizon ; et la brume sanglante qui sétait concentrée autour de lépave, par la volonté du Tout-Puissant, se dissipa à son tour, laissant la mer vierge de toute meurtrissure.
Rédemption