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Le blog des archives de la Gazette

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Pages 6 à 11 : PiPo


Organiser une rencontre entre une gouverneuse en exercice et un opposant avéré peut dégénérer en incident diplomatique, voire en guerre ouverte entre les deux partis, et ce n’est jamais bon de rester plantée au milieu. Encore une grande idée de la rédac’chef, ça ! « Eh, Bouchette, ce serait chouette si tu nous rapportais un face-à-face Cindy / Boulbalabil ! » Et voilà Bouchette embarquée comme arbitre, à ma gauche Cindy la Voleuse, 72 kilos tout en finesse et agilité, détentrice officielle du sceau de gouverneur de Zepiratesland et fermement décidée à conserver ses attributs, à ma droite Boulbalabil, 73 kilos de pugnacité et de revendication, challenger déterminé à la déposséder de ses prérogatives. Embarquée est le mot juste, car pour éviter des confrontations pénibles entre les deux bandes, j’avais emmené les leaders sur L’Ange de la Mort, emprunté à mon équipage fin saoul pour la circonstance, et nous nous trouvions en pleine mer, ça éviterait les tentations. Eh oui, on naît maligne ou on ne survit pas longtemps ici !

Bouche Dorée : Une question préliminaire pour vous mettre en jambe : vous avez eu une enfance si difficile pour vouloir devenir tyranneau local et opprimer à votre tour ?

Cindy : Sache d’abord que je défendrai toujours la liberté de la presse car c’est l’organe de la démocratie. Vous avez bien reçu la subvention, au fait ? Très bien. Mon enfance est exemplaire, chaque pirate s’y reconnaîtra : mon père fut pendu par les Anglais pour actes de piraterie, ma mère succomba peu après car elle avait la langue trop bien pendue et elle fréquentait quelques politiques et officiers qui n’aimaient pas sa liberté de ton. Pour survivre, j’ai dû voler, d’abord dans la poche de mes semblables, ensuite, mes dons s’affirmant, j’ai pu viser plus haut et justement les vêtements dorés de tous ces pantins qui se mêlent de nous empêcher, nous autres pirates, de mener notre vie comme bon nous le semble !
Oui, l’indépendance et la fraternité sont les maîtres mots ici, économiquement parlant les réserves de rhum sont parfaitement maîtrisées, politiquement j’offre un refuge impénétrable à leurs poursuvants pour tout malfrat de notre confrérie. Mon bilan est plus que positif et j’aimerais bien voir ce que mon peu honorable adversaire pourrait critiquer…

Boulbalabil : Avant toute chose, je voudrais remercier la gazette pour m’avoir fait l’honneur de cet interview et je précise en passant que les 73 kilos qui me sont attribués ont du être confondus avec le poids de Cindy au sortir de cette période de fête, mes 83 kilos réels me plaçant 3 catégories au-dessus en terme de boxe Zepienne.
Concernant mon enfance, je l’ai entièrement passée sur Bréti-Island, un ancien royaume insulaire des mers du sud. La pauvreté était ma seule compagne et comme beaucoup j’ai été dans l’obligation de subvenir à mes besoins quelle qu’en soit la manière. Après avoir passé la seconde partie de ma vie à apprendre 108 techniques de combats sur le mont reculé de ma très chère île, je décidais de prendre la mer et de partir à la rencontre de mon destin…
Ceci étant dit, excusez-moi très chère Bouche Dorée, mais je me dois de rectifier quelques-unes des affirmations tendancieuses que je viens d’entendre afin que le peuple de Zepi ne reste pas dans l’ignorance.
Cindy, vous parlez de réserves de rhum maîtrisées… et bien expliquez-moi pourquoi nos chères modos et leurs comparses se sont résignés à la bière depuis quelques temps ? Pensez-vous qu’Elkantar (pour ne pas le citer) et ses acolytes se soient pris d’une passion soudaine pour cette boisson insignifiante dont les expériences scientifiques récentes ont montré qu’elle contenait une concentration anormale d’hormones femelles ? Non bien évidemment… Les réserves de rhum sont certes maîtrisées mais elles ne bénéficient qu’à votre petite personne !
Concernant ce soi-disant refuge contre nos tyrans… hum… cela doit être le plus gros canular qu’une personnalité politique ait osé depuis des décennies !

Ce refuge fictif n’est qu’un moyen détourné afin de garder un œil sur tous les jeunes pirates crédules et encore peu expérimentés. Nul n’ignore que les représentants des grandes puissances terrestres sont souvent conviés à vos fêtes…
Je trouve cela honteux que vous puissiez encore vous considérer comme une piratesse et en faire votre fonds de commerce. L’imposture est tellement flagrante que j’ai du mal à croire que certains s’y laissent encore piéger !
Mais passons, l’interview ne fait que commencer et nul doute que votre langue va encore fourcher…

BD : La vache, il y va fort !

C : Vous n’avez pas le monopole du cœur des pirates, Monsieur Boulbalabil ! Et vos propos révèlent une crédulité qui confine à la naïveté et qui est rédhibitoire en politique.
Certes j’organise parfois de petites fêtes pour récompenser mes bons serviteurs et mes zélés délateurs, juste rétribution occulte de ce qui soude notre communauté, la belle affaire que ces frais de bouche ! Vous aspirez au pouvoir mais vous en ignorez les méandres et les subtilités, les rouages et les compromis. Croyez-vous qu’on gouverne en restant blanc comme neige ? La politique est un art tortueux et les pots de vins sont nécessaires pour préserver les intérêts de notre archipel – et quelques concessions aux représentants nous préservent de plus graves répressions, comme livrer un misérable voleur… Il me faut parfois choisir un moindre mal, mais j’ai toujours à cœur la protection de mon peuple.

BD : Il y a Orieul qui court les rues, si ça vous tente !

C : Je note, vous êtes une brave et digne citoyenne, mon enfant. Monsieur Boulbalabil, ferez-vous croire à vos électeurs (s’il y en a) que seul l’altruisme vous conduit à viser les sommets ? Même cette crédule pigiste ne pousserait pas la bêtise jusque là ! Je vous le dis Monsieur Boulbalabil, ne prenez pas les pirates pour plus stupides qu’ils ne le sont déjà !

B : Je suis loin d’avoir le monopole du cœur, certes, et c’est tout à mon avantage. Je suis avant tout un pirate, et en tant que tel j’en appelle au bon sens et non au bons sentiments !
Sachez, chère Cindy, que l’on est pas pirate parce que l’on s’oppose à la Marine Royale ou qu’on dispose d’une réserve de rhum impressionnante : nous sommes pirates car nous aspirons à devenir seigneurs des océans.
Méandres et subtilités dites-vous ? A cela je réponds puissance et richesse.
Vous me parlez de rouages et de compromis ? Je vous parlerai de gloire et de renommée.
Pendant que vous dépensez l’argent du contribuable en pots de vin à de minables larbins royaux et que vous festoyez avec votre entourage, nous écumons les mers et agrandissons nos empires maritimes ! Ne ressentez-vous pas comme un décalage avec vos concitoyens ?
Soyez sûre qu’il ne s’agit pas ici d’altruisme de ma part. Il s’agit d’honneur tout simplement. Pas de mon honneur, mais de l’honneur de la piraterie ! Si le bon peuple de Zépi n’a que faire de la hiérarchie administrative, il n’en est pas de même des membres de mon parti…
Quant à cette Orieul, pourquoi ne pas lui offrir l’honneur de votre fameux refuge fictif ?
Avez-vous oublié déjà votre propre passé de voleuse pour vouloir abandonner celle-ci à la justice royale ?

C : L’honneur de la piraterie, ah ah ! Il ne manquait plus que cela… le code des pirates, la solidarité, ne sont que mythes et légendes ! Qui de la sauvagerie, qui des rapts, qui des bâtiments coulés et des marchands honteusement dépouillés, qui des estropiés, qui des ports et de leurs marins éméchés ? Mettez deux pirates dans une taverne et dans la minute ils s’étriperont, alors parler d’union et d’honneur… Voguez, grand bien vous fasse, mais ne me faites pas croire que vous êtes tous égaux et frères sur ces mers. Le premier venu vendrait son compagnon s’il pouvait en tirer profit. Me soutiendrez vous, Monsieur Boulbalabil, que tous les pirates ne sont que respect et tendresse les uns envers les autres ?
Oui, je fus voleuse comme d’autres coupent les gorges ou pillent les navires. Mais par nécessité et pas par nature ! Je détroussais les plus riches et dès que j’en eus les moyens en faisais tirer profit à ceux qui en avaient besoin. Je ne puis effacer aujourd’hui ces sombres années, mais m’obstine à donner à notre archipel depuis que je suis nommée le calme et la sérénité que tout un chacun mérite ! N’est-ce pas moi qui aie donné de ma personne en dotant chacun d’un zeuf ? Ces zeufs qui m’avaient demandé sueur et patience ! Et vous, qu’avez-vous apporté à ceux que vous nommez frères ?

B : Ne confondez pas honneur avec tendresse et respect s’il vous plaît très chère. La mauvaise foi est une amie qui peut vous jouer bien des tours, vous l’apprendrez à vos dépends… Je me bats avec honneur, je pille avec honneur, je dépouille et vole avec honneur sachez-le ! Il ne s’agit pas ici de respect chevaleresque mais bien d’une ligne de conduite pirate.
Je vis, respire et transpire la piraterie et c’est un honneur pour moi que de défendre ce mode de vie qui, soit dit en passant, n’a rien à voir avec l’anarchie dont vous semblez nous accuser.
Lorsque vous vous repentez de vos actions hors-la-loi passées, dites vous bien qu’un vrai pirate en serait fier et le revendiquerait !
Et pour ces zeufs qui vous ont demandé tant de sueur et de patience… est-ce si éprouvant que cela que de fricoter avec Rackam-le-bourge ? Je laisse les électeurs en juger…
Vous qui êtes pirate de votre état, qu’en pensez-vous chère Bouchette ?

BD : Vous savez, la politique… et puis pirate c’est juste un alibi… tiens, là-bas, on dirait une lanterne de bateau ! Que fait-il là à cette heure ?

C : Il n’a sans doute pas de bonnes intentions !

B : Pour une fois d’accord… j’espère que tu as une notice nécrologique en réserve, gazetière !

Tous deux sautèrent dans un canot, de chaque côté de L’Ange de la Mort et s’éloignèrent avec force rames. Curieux.
Connaissez-vous ce frémissement avant-coureur sur l’onde, ce calme impressionnant de l’air, cette attente qui menace, quelques instants avant l’orage ? C’était exactement cette inquiétante étrangeté qui planait dans l’air. Mais ça ne plana pas longtemps car l’enfer se déchaîna de part et d’autre ! Devinette : qu’est-ce qui est pire que de se retrouver entre Cindy et Boulbalabil ? Se retrouver entre le MTKK et le Voleur de Vents, navire privé de la première !
Les boulets sifflaient dans une furie incroyable, dire que je ne supportais pas les combats…
Je sautai à la mer, nageant au milieu des requins qui guettaient les blessés et d’autres animaux aquatiques dont je préférais m’éloigner, attirée par le fond par mes bottes alourdies d’eau. Tomber au champ d’honneur, quelle horreur !
Un grappin providentiel atterrit près de moi et je fus hissée presto in navis non bellici – un bateau neutre, quoi.

Saramuch : Ma petite belette, tes interviews deviennent carrément épiques ! Abandonne la politique !

« Tisaneeeee » râlai-je, grelottante et crachant l’eau salée de mes poumons.

Bouche Dorée

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