La grâce de l'ennemi
L’histoire qui va suivre est celle d’un honnête pirate, comme vous et moi. Son nom, je l’ai oublié ; sans doute effacé de ma mémoire par une forte consommation d’alcool. De surcroît, je n’ai guère plus entendu ce récit depuis mes cinq ans. Et pourtant, mis à part quelques détails, tout est indélébilement gravé dans mon esprit, à l’instar de la rose noire tatouée sur ma fesse gauche. Mais peu importe, baptisez-le à votre guise. Pour moi, ce sera James.
James avait donc, comme nous tous, un passé chargé aux yeux de la loi. En pirate exemplaire, il avait son lot de meurtres, de pillages, de conquêtes déçues auquel on pouvait ajouter des crimes dont on l’avait injustement accusé. Destiné à être pendu haut et court, il dormait pourtant sur ses deux oreilles, pas effrayé le moins du monde. C’était un vieux loup de mer et il connaissait bien la Marine Royale, trop fainéante pour le traquer aux quatre coins du monde. Mais bientôt, James allait faire une grave erreur. En réalité, il allait en faire plusieurs. Des erreurs dignes d’un plancton anémique…
C’était en juillet 1689. James piquait un roupillon dans sa cabine. La journée avait été parfaite ! Après une semaine de calme plat, un navire marchand espagnol avait eu le malheur de croiser le chemin de James et son équipage :
-Capitaine ! avait hurlé un gabier. Navire espagnol à tribord.
-Tous à vous postes, parez à virer de bord ! avait rugit James. Pas de quartier.
Il n’avait pas eu à en dire plus. Les manœuvres si souvent exécutées s’étaient faites quasi instantanément et, en quelques minutes, les pirates avaient arrimé leur sloop au bâtiment adverse. Le massacre avait été magnifique. Les Espagnols n’avaient eu aucune chance. Leur bâtiment, richement chargé, avait aussitôt été pillé sans vergogne – Manquait plus que ça ! Des braves pirates qui ont honte de ramasser ce qu’ils ont durement gagné. – puis abandonné aux océans, tel une offrande à Poséidon.
Après avoir calfaté leur navire, rapidement caréné la coque, écopé les cales et passé le faubert, les pirates en liesse avaient bu jusqu’à plus pouvoir. Bientôt, seuls quelques ronflements interrompirent le paisible ronron des vagues.
Le lendemain, un rayon de soleil, taquin, tira James d’un agréable rêve. Un léger mal de crâne le fit grommeler. Il descendit de son hamac, tituba jusqu’à une petite table, saisit une bouteille de rhum à moitié vide et la finit, cul sec. Il soupira. Le pas déjà plus sûr, il sortit de sa cabine et alla soulager un besoin pressant par dessus bord. Il se dirigea ensuite vers ses matelots, réveillant d’un coup de pied « amical » ceux qui avaient l’impertinence de se lever après leur capitaine.
-Nous rentrons au port. annonça-t-il au timonier, acclamé par son équipage.
A l’aube, ils arrivèrent enfin à destination. L’ancre jetée, ils entreprirent plusieurs transactions ; histoire d’avoir quelques pièces à dépenser en plaisante compagnie.
-Nous appareillerons dans trois jours et abandonnerons quiconque sera en retard. avertit James.
Trois jours ! Le capitaine devait vraiment être de bonne humeur.
Les pirates se dispersèrent rapidement de peur que James ne change d’avis. Mais ils s’inquiétaient pour rien car il comptait bien profiter de cette escale. Elles étaient si rares.
Il se dirigea vers « La mouette verte » une gargote qu’il affectionnait tout particulièrement. Sam, le tavernier, était un vieil ami. C’était un homme grisonnant, rieur et rond comme un tonneau.Comme il fallait s’y attendre, l’établissement était fermé. Trop tôt. Cependant, ce n’était pas un maudit écriteau, ni même une porte verrouillée qui allait arrêter James. Il sortit un de ses poignards et crocheta la serrure. Il entre, trébucha sur une chaise et poussa un juron sonore.
-Qui va là ? tonitrua une voix grave. Je vous préviens, je suis armé.
-Est-ce une façon d’accueillir un habitué ? s’indigna James.
-Humpf ! C’est fermé… Revenez ce soir.
-Allons Sam, tu me déçois… moi qui croyais que ta porte était toujours ouverte pour un vieux pirate fatigué…
-James ?
-…Non content de l’avoir fermée à clef, tu me jettes dehors sans plus de sentiment que si j’étais un chien qui t’avait reniflé de trop près.
-Oh, espèce de pleurnichard ! Viens donc boire un verre et qu’on n'en parle plus.
-Si tu me prends par les sentiments...
Maïana
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