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Pages 4 à 8 : Rencontres Piratesques : Whynot


Oups, démasquée… les armes, franchement, toutes pareilles, mais les vêtements de là-bas, hé hé… Un jeune pirate coiffé d’un turban bleu se tenait devant moi, les yeux à la fois malicieux et songeurs, vêtu d’une étrange tunique également bleutée, et me tendit une magnifique robe en soie verte aux broderies de perles aux tons changeants. Sur la table fumait un breuvage qui embaumait la menthe, et un cimeterre impressionnant reposait près des gobelets en or finement ciselé. Nous nous installâmes sur des coussins posés à même le sol. Il fit signe aux courtisanes de se retirer.

Bouche Dorée : Je n’étais pas si en retard !

Whynot : J’avais hâte de te voir goûter à mon hospitalité. Installe-toi.

BD : Et j’ai hâte d’entendre de ta bouche le récit de tes aventures. Est-il vrai que là d’où tu viens, le désert est semblable à la mer ? Est-il vrai qu’on se bat pour des trous d’eau à peine plus profonds qu’une felouque ?

W : Oh, je pourrais te conter ma jeunesse sous les ordres de Mille Sabords et de son fouet, qu’Allah le Bienheureux guide sa route chaotique, et te dire que jeune et impétueux j’ai couru vers le danger telle une phalène vers la lumière, que j’ai tranché des vies sans même l’ombre d’une raison et que ma vie même n’avait de raison, que j’ai combattu mes frères pour leur soutirer l’or, mais je recherche désormais la myrrhe et l’encens, combien plus poétiques à mes yeux enfin éveillés à la véritable clarté de ce monde ! Le trésor patiemment amassé pendant ces quelques années, que vaut-il face au chant de l’eau au plus profond du désert ? Les hommes que j’ai rencontrés, lorsque je fus emmené comme esclave par les Bédouins, vendu par ma capitaine, m’ont enseigné les valeurs que j’ignorais, mon regard désormais a la miséricorde du sage, l’âme des caravanes chante dans la mienne, et j’aime ce sable qui s’écoule depuis des siècles sans retenir la trace fugitive de ceux qui l’ont foulé. Ah, ils m’ont toujours fait de la peine, ceux qui écoutent siffler le sirocco sans être Touaregs…

BD : Tu renies donc tout ? Mais adopter une religion, n’est-ce point la voie de l’obscurantisme ?

Oufti, le thé à la menthe, ça m’obscurcit l’esprit, je ne comprends même pas le sens de ma question – on garde juste la première partie – mais oui, oui, verse encore.

W : Non, je ne renie rien, rien de rien. Mon âme est celle d’un pirate, l’heure venue, le Prophète m’accueillera avec mes errements, s’il y a des vierges tant mieux, je fais encore quelques expéditions avec mon dhau qui chevauche les vents mieux qu’un coursier ! Il prête à rire, mais combien de cotres ou de brigantins ont perdu leur sourire en nous voyant les aborder !
Saramuch

W : Petit, certes, mais alerte et vivant, rasant les côtes ou glissant sur les fleuves, les navires les mieux équipés nous craignent désormais. Oui, qu’ils se moquent, ceux qui n’attaquent que les faibles, la victoire n’est rien sans enjeu véritable. Goku, mon second, mon ombre…ou suis-je son ombre ? Car comme l’a dit Tchouang-tseu, est-ce le sage qui rêve du papillon ou le papillon qui rêve qu’il est le sage ? Ils sont venus, Goku et mes frères du désert, lorsque Mille Sabords, regrettant son mouvement de cupidité, a monté cette razzia sur la citadelle où, remarqué par la concubine favorite du sultan, j’allais passer eunuque ; la citadelle brûlait sous le soleil implacable du midi lorsqu’ils m’emmenèrent vers ce qui devint ma retraite, une oasis cachée au bord du Hoggar. Et désormais ils m’accompagnent lorsque nous maraudons le long des côtes et comme nous sommes tous égaux, nous partageons le butin, Tovaritch ! Car rien ne vaut la fraternité et l’amitié, rien ne vaut le bonheur de partager, et un bon méchoui de perroquets lorsque le soleil s’attarde sur l’horizon, que demander de plus ?

BD : Un peu d’action dans une vie de méditation ?

W : Je ne suis pas un héros, moi, et j’ai le droit de me tromper comme tout le monde. Mon histoire est une poignée de sable que tu essayes de retenir dans ta main et tu n’en connaîtras qu’un grain si tu ne viens pas te recueillir dans ma retraite. Sois patiente - la patience est la compagne de l’infidèle qui cherche son chemin. Regarde autour de toi, vois ce qui me guide, lorsque mon sabre souillé repose près de moi…

Des parchemins soigneusement roulés s’entassaient sur des tables sur tout un pan de la tente, des poètes persans, des écritures dont j’ignorais le sens. Il traduisit pour moi un extrait de sa voix chantante :
Saramuch

W : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien / Mais l’amour infini me montera dans l’âme » La vie n’est pas dans les livres mais les livres gardent le parfum des vies humaines. J’y trouve le repos qui nous fuit parfois, nous autres pirates. Tous ces manuscrits m’ont été donnés par ceux qui les ont écrits, les moines du Mont Athos qui m’ont recueilli une année durant, dans ce splendide monastère qui surplombe la mer Egée, car je ne saurais demeurer loin des océans longtemps… et celui-ci, admire la pureté des traits, on l’appelle Le Dit du Genji, je me souviens de la geisha qui me l’a offert pour une nuit auprès d’elle à parler de poésie…. Chacun a un souvenir qui m’est cher, une tristesse qu’on ne dit pas, parfois, ou un bonheur encore vivace. Va donc, petite pirate, médite au cours que tu veux donner à ta vie, ne t’engage pas sans réfléchir, mais que la pensée ne t’enlève la folie. Euh, non, ne l’enlève pas, cette robe est pour toi ! Et prends ces autres en gage d’hospitalité. Et au nom d’Allah le Miséricordieux, que ton existence soit celle d’une femme comblée par le rhum et les hommes magnifiques !

Ah ! Whynot, Whynot… maudit farceur… une sourate aussi belle n’existe pas !

Je m’en retournai vers le port en songeant à ce curieux personnage, qui ne semblait point à sa place dans ce monde de pirates mal dégrossis, mais qui ne semblait pouvoir s’en passer. Je m’attardais un instant près d’un étal alléchant, il me manquait quelques petites choses pour parfaire mes nouvelles tenues, ça passerait en frais professionnel, qu’Undomiel la Prodigue me l’accorde !

Saramuch : Ah, te voilà enfin, ta tisane refroidissait ! Qu’as-tu appris de beau, aujourd’hui ?

BD : Hum… qu’il y a mieux qu’un vieux sage… un jeune sage !


Note aux lecteurs :

PS : Un grand merci à Whynot qui a plus que mérité son surnom de Sauveur !
PS bis : Trois citations (parfois un peu aménagées) d’une célèbre BD se sont glissées dans cette interview ; un abonnement annuel, un calendrier des Pigistes en tenus de pigistes, un billet pour une conférence d’Undomiel et un plateau repas d’Igor pour ceux qui les trouveront !


Bouche Dorée

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